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Texte de Mgr Gaume (La vie n'est pas la Vie) qui  date du XIX ème siècle mais plus actuel que jamais.

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CHER AMI,

Partons pour Rome, Rome païenne s'entend. La métropole de l'ancien monde te fera voir à quel point l'erreur que nous démasquons dégrade l'homme dont elle s'empare. Voici, sur le trône des Césars, un empereur appelé Domitien. Il est fils de Vespasien et frère de Titus. Fier de son origine, il va mettre tous ses soins à soutenir l'honneur de sa famille. De grands devoirs lui sont imposés. Gouverner l'empire, presque aussi étendu que le monde ; maintenir l'ordre au dedans ; faire respecter le nom romain au dehors; protéger les anciennes frontières sans cesse menacées par les barbares; conserver les riches provinces nouvellement conquises par son père et par son frère : telles sont, et bien d'autres , les occupations vraiment impériales auxquelles Domitien doit consacrer tout ce qu'il a de temps , d'intelligence et de volonté.

Il le doit sans aucun doute, mais il n'en fait rien . A quoi donc ce maître du monde passe-t-il le temps ? Veux-tu le savoir ? Regarde : le vois-tu enfermé seul dans un appartement solitaire de son palais, s'amusant à prendre des mouches qu'il perce avec un poinçon fort aigu ? Voilà ses graves occupations et ses nobles conquêtes.

Il était tellement fasciné que rien ne pouvait le distraire. Tant qu'il restait une mouche à tuer, il n'entendait rien, il ne voyait rien, il ne se donnait ni trêve ni repos. De là vint le mot qui fit fortune dans Rome et dans l'empire. Quelqu'un demandant à l'avocat Vibius Crispus si l'empereur était visible et s'il était seul ? Oui, dit-il , et si bien seul qu'avec lui, il n'y a pas même une mouche.

Etre homme et passer le temps à prendre des mouches : pitié !

Etre empereur et passer le temps à prendre des mouches : deux fois pitié !

Etre plus qu'un homme, plus qu'un empereur, être chrétien, et passer le temps à prendre des mouches : pitié, et cent fois pitié !

(...)

Nous avons tous fini par conquérir des terres, des châteaux, des parcs, des monceaux de pièces d'or et de papier-monnaie, au moyen de quoi nous avons pu boire, manger, nous amuser, nous promener à notre aise, avoir des chevaux, des voitures, des domestiques aux ordres de tous nos caprices. Et c'est tout ! De tout cela que vous restera-t-il bientôt ? Rien. Je me trompe: un mauvais linceul et six bouts de planches. Preneurs de mouches.

Si le mot leur paraît dur et mon autorité contestable , je vais leur citer un autre mot, apporter une autre autorité et leur donner un autre nom : tisserands de toiles d'araignées. Ainsi les qualifie l'infaillible sagesse. Que fait l'araignée ? elle file sa propre substance et s'épuise à tisser une toile sans beauté, sans consistance, bonne seulement à arrêter des mouches et des moucherons.
Que font les martyrs de la grande erreur ? Comme l'araignée, ils s'épuisent à fabriquer leur toile. J'appelle de ce nom les mille occupations diverses auxquelles ils se livrent avec une ardeur fiévreuse : occupations littéraires, scientifiques, politiques, artistiques, industrielles, commerciales, agricoles, que sais-je ? A cela ils consument leur propre substance. Intelligence, volonté, activité, santé, corps et âme, tout y passe. Pour eux c'est la vie, la seule vie qu'ils connaissent, la seule pour laquelle ils travaillent.

Que sont, mon cher ami, toutes ces occupations, bonnes en soi si tu veux, mais, sans la grâce, inutiles au regard de la vraie vie, sinon un tissage de toiles d'araignée ? Et ces toiles elles-mêmes, que sont-elles dans leur nature et dans leur but ? Dans leur nature ? Fragiles tissus que le moindre coup de vent met en pièces et dont il disperse au loin les inutiles lambeaux.
Dans leur but ? Je vais te le dire. L'araignée suce le sang des mouches prises dans ses filets, et s'en nourrit. Repue, elle rentre dans son trou et dort. Ainsi des tisserands dont nous parlons.
Quand, dans leurs filets, ils ont pris les mouches qu'ils décorent des noms pompeux de richesses, d'honneurs, de plaisirs, ils en sucent le sang, ils s'en repaissent . Pour eux, c'est la gloire, la félicité, la vie. Chimères, toute autre gloire, toute autre félicité, toute autre vie. Là-dessus, ils vivent comme s'ils ne devaient pas mourir, et ils meurent comme s'ils ne devaient plus vivre.

C'est le dernier degré de la fascination.

Grossièrement matérialistes, ils ne connaissent plus la vie que par les sensations, méprisant tout ce qui ne se voit pas des yeux et ne se touche pas des mains.

Ils te rappelleront cet habitant de Pékin, à qui un de nos missionnaires demandait : « Pourquoi es-tu au monde ? »
- Et il répondait : « Pour manger du riz ».

- « Et toi, disait-il à un autre, quelle est ta religion ? »
- Ma religion, répondit-il en frappant des deux mains sur son vaste abdomen, c'est de bien boire, bien manger, bien dormir et bien digérer.

- Tu es donc de la même religion que ces boeufs qui paissent là-bas dans la prairie ».
Là-dessus le Chinois s'éloigne en riant du barbare, venu de quatre mille lieues pour lui apprendre, à lui, habitant du Céleste Empire, que l'homme est autre chose qu'une bête, destiné à autre chose qu'à brouter l'herbe ou à manger du riz.

Combien, hélas ! De Chinois et de Chinoises en Europe !
Et dire qu'ils ne sentent pas leur dégradation !

Cette pensée m'inspire une telle compassion, que je vais essayer un nouveau moyen de rompre le charme qui les fascine. Sous leurs yeux, je vais mettre leur photographie, photographie vivante et animée. Perdue est leur raison, s'ils ne se reconnaissent pas.

Tout le monde connaît Samson. Rien de plus brillant que les premières pages de son histoire, rien de plus triste que les dernières. Né pour délivrer son peuple du joug des Philistins, le fort d'Israël marche d'exploit en exploit. Orgueil des siens, terreur des ennemis, son nom est dans toutes les bouches. Nulle renommée plus éclatante que la sienne. La voir grandir comme la lumière du jour, était l'espérance de tout le peuple.

Malheureusement Samson se laisse fasciner par Dalila. Il oublie sa noble mission, perd sa force et tombe au pouvoir des Philistins. Les barbares le chargent de chaînes, lui crèvent les yeux, le jettent en prison, et, le transformant en cheval de manège, ils le condamnent à tourner la meule d'un moulin. Telle est son occupation habituelle. Aux jours de leurs fêtes, elle devient encore plus douloureuse. Ces jours-là, un enfant conduit le pauvre aveugle par les salles de festin, et ils le font danser, comme une espèce d'ours, pour égayer les convives. Le fort d'Israël meurt dans cet humiliant exercice.


Ô malheur ! Ô honte ! S'écrie un de nos commentateurs des saints livres. Samson, le plus fort de tous les hommes qui ont jamais existé, Samson, le tueur de lions, le guerrier qui seul luttait contre une armée et la mettait en déroute, Samson réduit à un pareil rôle ! Non, jamais je n'ai lu dans l'histoire d'aucun homme une telle ignominie.

Martyrs de notre grande erreur, j'en appelle à vous-mêmes : n'est-ce pas là, trait pour trait, votre photographie ? Nés au sein du christianisme, riches de lumières pour connaître la vraie vie et de forces pour en vivre noblement malgré leurs ennemis, presque tous, au début de leur carrière, donnèrent les plus belles espérances : ils étaient chrétiens. Dans le sentiment de leur dignité, ils disaient, en promenant leurs regards sur les biens de la terre : Je suis plus grand que ces choses et né pour de plus grandes.

Tout à coup leur vue se trouble ; la notion de la vraie vie s'obscurcit ; le monde supérieur se voile d'épais nuages. Au lieu de se faire en haut, les mouvements de leur coeur se font en bas. La motte de terre qu'ils foulent de leurs pieds, qu'ils grattent de leurs mains, borne leur horizon. Pour eux, la vie du temps est devenue la vraie vie, ils n'en connaissent plus d'autre : ils sont fascinés.

Vois-tu maintenant les nouveaux Samsons, tristes jouets de l'erreur, suer sang et eau pour tourner la roue de la fortune ; puis, se livrant forcément à la gymnastique la plus humiliante pour acquérir ou pour conserver la bienveillance de leurs maîtres ; puis, mourant à la peine, et mourant les mains vides des richesses, prix obligé de la vraie vie.

Dans le pays où la mort les  transporte, sais-tu combien valent leurs domaines, leurs champs, leurs vignes, leurs châteaux et leurs parcs : Quid hoc ad aeternitatem ? Zéro. Leurs billets de banque ? Zéro. Leurs actions de chemins de fer ? Zéro. Leurs obligations de crédits plus ou moins fonciers ? Zéro. Leurs sacs d'or et d'argent ? Zéro. "Ils ont dormi leur sommeil et tous ces hommes des richesses n'ont rien trouvé dans leurs mains".

Eux-mêmes le reconnaîtront, mais trop tard. Et dans leur désespoir, ils s'écrieront : Nous nous sommes donc trompés. Nous nous sommes épuisés à chercher la vie où elle n'est pas.
Pitié donc, mon cher ami, pour tous ces enfants de Dieu, ces rois de l'éternité, ces Samsons de la vertu, devenus preneurs de mouches, tisserands de toiles d'araignée, chevaux de manège et saltimbanques, au détriment de leur âme et au bénéfice de leurs ennemis !

Tag(s) : #Liturgie Doctrine

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